Le 28 mars dernier, une partie de l’Oasis de Serendip est allée visiter la Ferme des Enfants et le Hameau des Buis dans le sud de l’Ardèche. Nous y avons déjeuner à l’extérieur, nous avons pris connaissance des lieux et nous avons écouté une présentation puis discuté avec les co-fondateurs. La visite dure de 14h à 18h. Elle se fait en participation consciente : chacun donne ce qui lui semble juste.

C’était passionnant pour nous qui aspirons à construire quelque chose de semblable.

Sophie Rabhi-Bouquet nous a raconté l’histoire de la Ferme des Enfants (école maternelle, élémentaire et collège), puis Laurent Bouquet, son mari, nous a présenté l’histoire de la construction du hameau. Tout deux ont présenté puis échangé avec un groupe d’à peu près 80 visiteurs, par un agréable samedi de mars. C’est dire l’intérêt suscité par ce lieu d’avant-garde.

Le public était composé de personnes de tous âges, de nombreuses familles avec leurs enfants. Du groupe de l’Oasis de Serendip : Jessica, Samuel et leurs trois enfants, Emilie, Romain et leur fils, Laurent, Lionel, Vanille et Thomas.

La première impression est une sensation de calme, de paix et de bienveillance, malgré l’affluence. La situation est magnifique et le lieu profite d’une belle vue sur les gorges du Chassezac et de la proximité du bois de chênes de Païolive. Nous nous sommes rendus là-bas en voiture mais les habitants du hameau peuvent se rendre à pieds ou en vélo dans le village de Casteljau en contrebas.

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Organisation du lieu

A l’origine, il y avait un mas et une petite maison sur le terrain. Le mas a été rénové et il héberge désormais une cuisine, une cantine et des toilettes sèches au rez de chaussée. Le premier étage héberge l’école primaire.

L’école maternelle est installée dans une grande yourte toute proche. Deux autres yourtes connectées par un couloir hébergent le collège et un centre de documentation. Un peu plus loin le jardin des enfants surplombe la plaine et différents espaces (caravanes, petites yourtes et infrastructures extérieures) proposent des activités :

  • sciences et nature,
  • langues et connaissances culturelles,
  • expressions corporelles et sportives,
  • arts, créativité et bricolage.

Plus loin, d’autres espaces que nous n’avons pas visité : une chèvrerie, un poulailler, un verger. Encore plus loin, un potager récemment mis en place selon les méthodes de la permaculture.

Le hameau est séparé de deux bonnes centaines de mètres de l’école. Les bâtiments d’habitation sont assez proches les uns des autres.

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Premier plan : les logements du hameau. Le mas en haut à droite
Source : Site du Hameau des Buis

Le repas

Pour celles et ceux qui comme le groupe de l’Oasis de Serendip, se soucient de l’empreinte écologique de notre alimentation, le repas est important. Un buffet végétarien nous a été proposé pour 12€.

Composé d’une salade de carottes, d’oignons rouges et de persil, d’une quiche poireaux-fromage de chèvre, de riz blanc, d’un plat de lentilles blondes gratinées à l’emmental, de pain, d’un ragout de petits pois, carottes, champignons agrémentés d’épices et de feuilles de salade verte. En dessert, une tarte banane noix de coco, puis un café ou un thé en guise de digestif.

A part le fromage et les oeufs, il semble que peu de légumes et céréales provenaient du potager. En effet, cet endroit de l’Ardèche est loin d’être propice à la culture potagère, par manque d’eau surtout, et de sol. Nous étions surpris d’apprendre que le maraîchage est l’activité agricole qui est arrivée en dernier au hameau des buis. La chèvrerie, le poulailler et le verger l’ont largement précédé. La vidéo de présentation de cette campagne de financement des maraichers du hameau permet de comprendre pourquoi.

Après une déambulation autour du « Jardin des Enfants » et la cueillette de quelques brins de romarin pour faire goûter au groupe les fleurs sucrées et les feuilles de cette plante fort intéressante, nous sommes entrés dans le sujet avec Sophie Rabhi Bouquet.

Sophie nous a d’abord invité à visiter librement, mais déchaussés, les espaces de l’école maternelle, primaire et du collège, puis elle nous a donné rendez-vous 20 minutes plus tard pour nous présenter l’histoire de l’école.

L’école : la racine du projet

Sophie, fille de Pierre et Michèle Rabhi, est née non loin de là, dans la ferme de Montchamp. Elle y a grandit au milieu des chèvres, des arbres fruitiers, tout en côtoyant régulièrement des jeunes hébergés à la ferme pour les vacances. Rapidement, Sophie comprend l’intérêt d’associer la ferme et l’école sur un même lieu. La ferme, ses animaux, les bois et la nature alentour servant d’environnement pédagogique.

En 1999, Sophie transforme les locaux de vacances de la ferme familiale en école. Ses bases philosophiques, en partie héritées de son père et ses lectures l’orientent vers une recherche sur les causes de la violence de nous autres humains.

Idées sources

Sophie cite plusieurs sources qui ont inspiré son projet, notamment C’est Pour Ton Bien d’Alice Miller :

L’opinion publique est loin d’avoir pris conscience que ce qui arrivait à l’enfant dans les premières années de sa vie se répercutait inévitablement sur l’ensemble de la société, et que la psychose, la drogue et la criminalité étaient des expressions codées des expériences de la petite enfance… Ma tâche est de sensibiliser cette opinion aux souffrances de la petite enfance, en m’efforçant d’atteindre chez le lecteur adulte l’enfant qu’il a été.

Elle mentionne Olivier Maurel et ses analyses sur la bonté de la nature humaine corrompue par la violence éducative, notamment le livre La Fessée, Questions sur les Violences Educatives.

Frédéric Leboyer également, dans Une Naissance sans Violence, ouvrage dans lequel il développe la notion d’empreinte et l’importance de la première impression sur le monde, notamment la violence des dispositifs médicaux modernes.

La leche league aussi sur l’importance de l’allaitement maternel et Aletha Solter dans Cris et Pleurs des Bébés, sur la notion d’attachement, notamment par le biais du maintien du contact corporel entre la mère et le bébé. Sophie rappelle aussi que dans de nombreux pays l’enfant est porté en permanence par sa mère ou par ses soeurs. Pratique que nous avons pu retrouvé chez de nombreux papas et mamans présents à la visite ce jour-là.

La difficulté d’admettre la violence à l’égard des enfants a été soulignée. La France est à cet égard condamnée par les Nations Unis et le Conseil des Droits de l’Enfant pour son refus de légiférer contre les châtiments corporels alors que 23 pays ont déjà pris des mesures juridiques contre cette pratique en Europe.

Devant cette difficulté d’admettre la violence physique et psychologique infligée aux enfants, Sophie explique que l’enjeu n°1 de l’éducation consiste à abandonner la violence éducative ordinaire : ce qui revient à revenir sur des centaines d’années de culture puisque les textes sources des trois grandes religions monothéistes comportent une légitimation de la violence à l’égard de l’enfant.

Approches pédagogiques

A l’école du Hameau des Buis (57 élèves dont 32 en primaire, ouverture en 1999), l’idée pédagogique maitresse est celle défendue par Maria Montessori (médecin et pédagogue italienne, 1870 – 1952) : l’éducation, c’est la création d’un environnement pour que l’enfant s’enseigne à lui-même, pour que les enfants s’enseignent entre eux et s’échangent des stratégies d’apprentissage, ce n’est pas un système dans lequel un enseignant qui sait transmet un savoir à un élève qui ignore :

Il s’agit de défendre le droit de l’enfant d’être actif, d’explorer son environnement et de développer son patrimoine intérieur à travers toutes sortes de recherches et d’efforts créatifs. Éduquer consiste à guider l’activité, pas à la réprimer… Le rôle du maître est de nourrir, d’aider, d’observer, d’encourager, de guider, d’inciter, et non pas de se mêler, d’ordonner ou d’interdire.

L’enfant est libre du choix de ses activités. Ce qui se traduit par une quantité et une diversité impressionnante de matériel (bien restituée par le diaporama photo ci-dessous) mis à disposition des enfants pour qu’ils expérimentent.

Au collège (23 élèves, ouverture en 2011), Célestin Freinet et son idée de la liberté de l’élève inspirent le projet pédagogique. Les enfants apprennent à vivre ensemble, en prenant des rôles et des responsabilités. Ils apprennent la décision par consentement, la gestion des conflits, apprennent sur l’écosystème qui les entoure et plantent des arbres qui portent leur nom.

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Le Néflier, Mespilus germanica, de Noé devrait donner
des fruits comestibles dans quelques années.

Au collège du hameau l’abondance des dispositifs d’apprentissages se distingue clairement du collège dont j’ai gardé quelques souvenirs : des tables, des chaises, un tableau, des livres et un enseignant qui réclame le silence d’une trentaine d’élèves dissipés.

La Ferme des Enfants suit le programme de l’éducation nationale mais les journées sont organisées différemment : la matinée est consacrée aux apprentissages académique (français, mathématiques…) et l’après-midi s’articule autour d’activités sciences et nature, langues et connaissances culturelles, expressions corporelles et sportives, arts, créativité et bricolage. Les enfants choisissent les activités auxquelles ils participent.

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Le tableau sur lequel les enfants inscrivent leur nom
pour organiser leur participation aux ateliers.

La relation entre l’habitat et l’école est au coeur du Hameau des Buis. L’objectif des co-fondateurs était d’enrichir l’école d’un environnement écologique et social ouvert.

Cela se traduit notamment par l’intervention d’une cinquantaine d’adultes auprès des enfants dont certains sont habitants du hameau, d’autres sont des étudiants français ou étrangers en service civique ce qui garanti une ouverture culturelle et un accès privilégié à l’enseignement de différentes langues étrangères. Les parents des enfants (habitants  du hameau ou non) contribuent à hauteur d’une soixantaine d’heures par an à du travail en nature et participent ainsi à équilibrer le modèle. Des dons, des contrats aidés et des aides de l’Union Européenne permettent également d’équilibrer le budget, ainsi qu’une participation des résidants dont une partie du prêt à la Société Civile est consacrée à l’école.

En effet, la Ferme des Enfants est une école privée hors contrat et ne touche pas d’aide de l’Etat. La scolarité coûte 2900 € par an et par enfant (ce qui demeure 50% moins cher que le tarif moyen des écoles Montessori selon Sophie Rabhi).

 L’habitat bioclimatique au coeur du modèle

Laurent Bouquet nous a expliqué les bases de la conception architecturale du hameau : une attention particulière portée à l’énergie du soleil et à la conservation des arbres existants.

Les maisons sont toutes orientées plein sud avec des façades captrices (occultables en été) permettant la restitution de la chaleur pendant une douzaine d’heure après l’exposition au soleil d’hiver. La situation des maisons a été pensée afin qu’aucune ne fasse de l’ombre à une autre au 21 décembre, jour de l’année ou l’ombre portée du soleil est la plus importante.

En été, le feuillage des arbres abritent les façades exposées au sud et les cours et permettent une climatisation naturelle (1m2 de feuillage évapore plus de 0,5L/jour).
Tout cela permet un recours minimum à des intrants énergétiques autres que le soleil. Laurent Bouquet ose la comparaison :

Les maisons du hameau sont énergétiquement très performantes et nécessitent 15 à 35 Kw/m2/an alors que les pires maisons de France nécessitent 600 Kw/m2/an pour se chauffer.

Autre idée directrice de l’architecture du hameau : l’utilisation d’une majorité de matériaux provenant des environs : rochers (murs de soutenement), cailloux (fondations et murs capteurs), argile et terre (briques et enduits extérieurs), paille (isolation et briques), bois des environs (charpentes et ossature).

Les maisons sont construites en ossature bois (Pin douglas, non traité). Les murs sont en briques de terre-paille et les ballots de paille servent d’isolant extérieur. Les enduits sont en terre. Les plafonds sont en peuplier.

Chaque maison est couverte d’une toiture végétale, plus favorable en matière de bilan thermique qu’une toiture traditionnelle.

Les maisons sont conçues pour récupérer l’eau de pluie. Un double circuit d’eau (potable et non potable) a été mis en place et permet notamment à l’eau de servir dans le maison avant de servir pour l’arrosage du verger et du potager. Une réserve a également été mise en place pour répondre à une norme de sécurité en cas d’incendie.

Les eaux usées sont traitées par phyto-épuration : les bassins de plantes aquatiques (phragmites et roseaux) offrent une alternative écologique, économique, durable et esthétique à un traitement des eaux usées qui compte beaucoup sur les capacités des rivières à s’auto-épurer. Le principe est simple : les bactéries aérobies (qui ont besoin d’oxygène et ne dégagent pas de mauvaises odeurs) transforment les matières organiques en matière minérale assimilable par les plantes. En retour, les plantes aquatiques fournissent de l’oxygène par leurs racines aux bactéries.

Pour en savoir plus sur l’architecture du hameau, vous pouvez lire Le Hameau des Buis : des bâtiments au service de la vie (.pdf) puis écouter ces propos de Jean-Pierre Oliva, expert des bâtiments bioclimatiques.

Au hameau, vingt familles résident. Huit familles d’actifs et douze familles de retraités garantissent une transmission et une solidarité intergénérationnelles. Tandis que les anciens des sociétés traditionnelles jouaient un rôle important dans la communauté humaine, elles sont souvent privées de leurs fonctions sociales dans nos sociétés occidentales (hormis dans le cadre familial).

Aspects économiques et juridiques

En 2002, afin d’entrer dans un appartement de 65 m2, une famille apportait 130 000 € sous forme de prêt à taux zéro (indexé sur l’indice de référence des loyers), dont 30 000 € sont consacrés à financer la Ferme des Enfants. L’intégralité de cette somme est restituée au moment du départ. En plus de ce prêt, un loyer mensuel est versé. Chaque habitant signe un contrat de prêt et un contrat de résident avec la société civile du Hameau des Buis. Ces contrats peuvent être consultés sur cette page.

Deux vidéos pour aller plus loin

 

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