A Autrans dans le Vercors, je me suis rendu à une rencontre animée par Antoine Talin et Paul Woo Fon pour assister à une présentation sur la permaculture et le Tai chi.

Autrans salle des fêtes Antoine Talin Permaculture initiation

 Antoine Talin, devant des Autranais curieux d’en savoir plus sur la permaculture.

Cette rencontre précédait deux jours de stage intitulé : « Jardiner avec la nature, selon les principes de la permaculture, et la méthode XPEO (Tai chi)« . Stage auquel je n’ai pas participé.

Antoine, la trentaine pêchue, est fin pédagogue et un passeur passionné par son activité d’architecte du paysage qu’il mène avec l’Atelier des Alvéoles : « une fabrique de paysages durablement fertiles ».

Antoine est spécialisé en permaculture et en agroécologie et travaille sur plusieurs projets en France. Il est installé dans une ferme à Cobonne, non loin de Crest dans le département de la Drôme, où il projette une forêt jardinée, faisant échos au projet de forêt comestible de l’Oasis de Serendip.

Pas d’inquiétude pour celles et ceux qui lisent le mot permaculture pour la première fois, l’objet de l’article est de faire passer quelques bases sur ce sujet. Introduire la permaculture, c’était aussi l’objet de la présentation d’Antoine.

Lors de cette discussion, Antoine a pris la parole après Paul, enseignant de Tai Chi et créateur d’un centre international à Autrans.

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Paul Woo Fon et Antoine Talin dans la salle des fêtes d’Autrans.

La méthode développée par Paul, XPEO, dispose désormais d’un lieu pour proposer des stages de Taï Chi qui s’adressent à qui voudrait comprendre ce que les techniques énergétiques peuvent apporter à la pratique du ski de fond, de la randonnée, du chant ou du jardinage : toute gestuelle répétée est concernée. Paul s’adresse aussi aux personnes atteintes de la maladie de Parkison et a cité un médecin d’un hôpital de Grenoble qui mène une étude sur l’apport du Tai chi à ses patients.

Le Taï Chi, comme la permaculture, vise une préservation et une valorisation de l’énergie disponible. L’utilisation de l’énergie doit être la plus juste, la moins susceptible de dissiper l’énergie ou de mettre trop d’énergie pour un résultat décevant, voir douloureux pour le corps ou destructeur pour l’écosystème. Ce qui rappelle le slogan de l’Atelier des Alvéoles d’Antoine Talin : produire de la fertilité, ‘aggrader’ les sols (néologisme créé en réponse au verbe dégrader), accroître la bio-diversité et la production de biomasse. Et non l’inverse.

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La permaculture d’Antoine Talin

Antoine a commencé par rappeler que la permaculture est avant tout une pratique. C’est un art de l’adaptation à une situation particulière et unique. Ce qui est fait à un endroit ne peut guère servir de modèle ailleurs. On peut s’inspirer des principes et des techniques de la permaculture pour les adapter à ce que l’on souhaite faire, là où on souhaite le faire, avec les contraintes et les possibilités offertes par l’écosystème.

Généalogie de la permaculture

Le mot est apparu sous la plume des australiens Bill Mollison et David Holmgren dans les années 70. Antoine rappelait que l’introduction du mot en français est plus récente et traduit le décalage de notoriété de cette pratique entre pays anglo-saxons et pays latins.

A l’origine, Mollison et Holmgren ont contracté permanent agriculture en permaculture. En anglais, permanent signifie à la fois la permanence, ce qui demeure, et ce qui est durable, portant l’idée d’un système qui s’auto-entretient. L’idée de cycle tient donc une place fondamentale. L’observation des cycles de la nature porte l’idée du bio-mimétisme : pour créer des systèmes durables, il faut s’inspirer du fonctionnement de la nature. Idéalement, tout résidus d’une production doit donc servir à alimenter un autre système.

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Aussi, la permaculture se présente comme un science et un art de la conception (design en anglais) d’écosystèmes. En anglais, design véhicule à la fois l’idée de dessin, de conception, mais aussi l’idée de dessein, d’intentions et d’objectifs.

Une réaction à l’agriculture industrielle

Pour Mollison, les systèmes industriels de production et de distribution sont à l’origine de la destruction des écosystèmes. Antoine a plutôt abordé le sujet sous l’angle de la non-durabilité de nos systèmes de production et de distribution.

Je ne sais pas où vous en êtes de votre réflexion sur l’état de nos pratiques agricoles mais ce sujet me préoccupe depuis plusieurs années. Je dresse ici un court bilan de la production de nos aliments.

Notre agriculture est dans une impasse énergétique et environnementale que les biotechnologies ne font que prolonger. Nous arrivons aujourd’hui à un point tel que certaines de nos productions alimentaires consomment plus d’énergie fossile (synthèse d’engrais azotés et de biocides, transports, irrigation, gâchis de 30 à 50% des aliments produits, incinération des biodéchets plutôt que compostage) qu’elles ne restituent d’énergie calorique à celui qui la consomme.

Alors que les plantes poussent naturellement avec l’énergie solaire, l’eau et l’athmosphère, les plantes que nous mangeons poussent de plus en plus à l’aide de la combustion de pétrole.

Comme l’a rappelé un professeur d’agriculture pendant la discussion qui a suivit la présentation d’Antoine :

Si on intègre la consommation d’énergies fossiles, le rendement de notre système agricole est négatif.

Du point de vue écologique : nous perdons la fertilité de nos sols, nous polluons l’atmosphère, les nappes phréatiques et les mers et nous détruisons la vie bactérienne, mycorizienne, animale et végétale. Enfin, l’homogénéisation génétique des matières premières végétales et animales servant à la production de nos aliments participe à une fragilisation de la santé de tous les êtres vivants.

Selon l’agriculteur et permaculteur autrichien Sepp Holzer, dans son livre La Permaculture de Sepp Holzer, éditions Imagine Un Colibris, 2012.

Au cours des dernières décennies, nous avons tous commis de graves erreurs dans le traitement de nos sols. Dans le secteur agricole, des remembrements et des drainages de grande ampleur ont été entrepris. On a dynamité des roches pour créer des prairies et des champs adaptés aux machines. Les prairies humides dans lesquelles on pouvait trouver les plus belles orchidées ont été asséchées et à leur place, on a planté des monocultures d’épicéas. La chambre d’agriculture a soutenu ce type de mesure à 60-80%. Encore aujourd’hui, les assèchements de grandes surfaces sont encouragées dans de nombreux endroits. Comme toujours, les haies et les vergers sont défrichés, les rivières et les ruisseaux sont rectifiés et a porte est largement ouverte à la monoculture.

Les conséquences de ces monocultures et de cette exploitation irresponsable de notre nature sont connues depuis longtemps : les catastrophes sont de plus en plus nombreuses et les dommages sur l’agriculture sont incommensurables. Leur liste inclut les inondations, les crues, les bris de vent et de neige. La précieuse biomasse et l’humus fertile sont perdus. L’exploitation déséquilibrée entraine une perte de capacité de rétention d’eau du sol – il se produit une acidification et une érosion de régions entières. L’utilisation de bouillies et d’engrais sur de grandes superficies contamine la nappe phréatique. La variété naturelle des organismes vivants subit une destruction sensible : les biotopes bien équilibrés sont remplacés par un paysage uniforme. Cette perte de biotope entraine la propagation débridées de quelques variétés alors que d’autres disparaissent totalement. Il en résulte un appauvrissement du monde animal et végétal. A peine avons nous détruit l’équilibre de la nature que nous entamons déjà le combat contre les ‘nuisibles’ et les ‘mauvaises herbes’ que nous avons créés. Une nouvelle branche de l’industrie, l’agrochimie, se consacre à la destruction chimiques de ces adversaires.

(Fin de la parenthèse alarmiste).

Cap sur des cultures permanentes et résilientes

Comme l’a expliqué Antoine, tout cela est réversible. C’est ce à quoi se consacre la permaculture. Cela suppose un changement des méthodes de culture, d’habitat et d’utilisation de l’énergie : un sacré programme.

La permaculture est aussi une philosophie qui repose sur ces trois idées :

  • prendre soin des humains
  • prendre soin de la planète
  • partager équitablement l’abondance de ressources

Cette éthique tourne autour des grands besoins humains qui sont autant d’enjeux pour nos sociétés :

  • s’alimenter
  • se loger
  • socialiser

Quelques principes de base de la permaculture :

  • tous les éléments d’un système sont en interaction
  • chaque élément remplit plusieurs fonctions et chaque fonction est remplit par plusieurs éléments
  • l’énergie est utilisée de manière judicieuse à tous les niveaux, l’énergie renouvelable et les ressources naturelles les plus locales sont favorisées
  • utilisation intensive des systèmes sur un espace réduit
  • utilisation et conception des phases et des cycles
  • exploitation des interfaces et des effets marginaux (structures de petites superficies mais à haut rendement) : effets de lisières et notion d’écotone (les zones de rencontres entre deux écocystèmes sont souvent les plus riches)
  • multiplicité au lieu d’unicité

La permaculture comme projet de société

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Ce qui vient d’être évoqué concerne particulièrement l’agriculture et la gestion d’espaces naturels, mais la permaculture permet de repenser tous nos champs d’activité, y compris socio-culturels, et pas seulement la gestion d’une forêt ou d’une culture alimentaire. Antoine Talin :

Prendre soin d’un écosystème suppose de prendre soin de ses habitants.

Si l’écosystème est une ville, la permaculture s’y applique et s’y développe aussi bien que dans une zone rurale ou un jardin. Toutefois, les enseignementsjusqu’ici tirés de la permaculture concernent surtout des jardins de petites surfaces, des fermes et des forêts. Les exemples de gestion d’un territoire inspirés par ces principes sont rares, à l’exception notable du plateau de Loess en Chine sur lequel des terrasses, un plan de reboisement, de gestion de l’eau et une limitation du pâturage des chèvres ont été entrepris il y a une dizaine d’années pour recréer une dynamique d’écosystème. Regarder le documentaire Lessons From the Loess Plateau de John Liu (sous-titres anglais uniquement) est fort instructif sur notre capacité à réparer nos erreurs et à reconstruire ce que nous avons détruit par ignorance et par empressement.

Alors que l’Australie développe des biorégions, en France, dans la Drôme, la biovallée est née de l’idée de gérer un bassin versant de manière durable. L’initiative et les intentions sont là, restent à les rendre  concrètes.

Faire avec, et non pas contre la nature, en puisant dans plusieurs sources de savoir

Autre idée maitresse de la permaculture : ne pas s’opposer aux forces de la nature, les observer, les comprendre et les mettre aux services de nos intentions. Descartes et l’idée de nous « rendre maître et possesseur de la nature » sont dépassés par des approches comme le biomimétisme. Une idée que les traditions vernaculaires semblent avoir mieux illustrer que nos sociétés industrielles.

Comme l’a rappelé Antoine, trois approches inspirent la permaculture :

  • l’approche scientifique systémique (voir les travaux de Mollison et Holmgren) : observer, théoriser, expérimenter en gardant bien à l’esprit que tous les éléments sont en interaction
  • l’approche contemplative zen (voir les travaux sur l’agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka et la place accordée à l’idée bouddhiste de non-agir)
  • l’approche traditionnelle vernaculaire (les héritages des sociétés traditionnelles et l’idée que nombre de pratiques anciennes sont à réintroduire)

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Antoine explique également qu’en agriculture et en maraîchage, le labour, le béchage et autres formes de travail du sol sont des pratiques à réduire autant que possible pour restaurer l’équilibre biologique du sol.

Autre point : l’arbre doit reprendre sa place dans les cultures, notamment car c’est l’écosystème de forêt de feuillus qui est le plus à même de créer de l’humus. Avec l’arbre, les champignons (seuls organismes capables de dégrader la lignine), une microfaune (les lombriciens notamment, ou vers de terre) et tout une diversité bactérienne qui fait les frais de nos pratiques agro-chimiques.

Le sol reste un mystère pour la science de ce début de XXIème siècle : autant écouter ceux qui pensent que c’est un ensemble vivant car à force de le traiter comme un substrat inerte, nous perdons la capacité d’étudier les systèmes vivants qui le constituent.

La forêt : source d’inspiration

Sous nos latitudes, la forêt est l’étape ultime et stable de nos écosystèmes. C’est ce qu’on appelle un climax en écologie. Si demain nous disparaissons, d’ici une trentaine d’année, les forêts de hêtres, de charmes et de chênes couvriront une partie du territoire français.

Les projets comme celui d’Antoine à Cobonne et de Jessica et Samuel (à la recherche d’un lieu aux alentours de Crest) cherchent à planter des forêts qui ne ressemblent pas aux forêts que nous connaissons. L’idée est de planter un grand nombre d’essences végétales et de tirer parti des différentes strates de la forêt pour produire de l’alimentation, du bois d’oeuvre et de chauffage, des espaces ornementaux, de jeu et d’apprentissage, tout en améliorant la fertilité et en hébergeant une diversité animale reliée à la diversité végétale. Ce type de forêt exige un travail et peut difficilement être mené à grande échelle.

Enfin, ce type de forêt suppose des évolutions dans nos habitudes alimentaires : plus de plantes vivaces, moindre recours à des plantes annuelles, plus de consommation de baies et de petits fruits, consommation d’aliments de saison et locaux, plus de cueillettes, de salades de jeunes pousses, de transformation de châtaignes, de noix, de noisettes, d’amandes, de faines de hêtres (son  nom latin Fagus signifie qu’il se mange) ou de glands de chênes pour obtenir des farines, des huiles, une plus grande connaissance des plantes sauvages comestibles, un recours aux arbres et plantes légumineuses fixatrice d’azote également.

L’anglais Martin Crawford, l’espagnol Juan Anton, l’Autrichien Sepp Holzer ou le couple Belge créateur des jardins des fraternités ouvrières à Mouscron offrent autant d’exemples dont nous pouvons nous inspirer. D’ailleurs, Antoine a projeté le début de film sur Sepp Holzer : faire pousser des cerises tout l’été à plus de 1000 mètres d’altitude n’a pas manqué d’épater quelques Autranais !

Enfin, pour les plus motivés, vous pouvez consulter le mémoire d’Antoine Talin sur son design en permaculture réalisé au Jardin des Cairns de Grenoble dans le cadre de son diplôme de formateur en permaculture :

 

 

Les prochaines formations dispensées par Antoine Talin

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Pour aller plus loin

  • Ouvrages que vous pouvez lire :
    • Permaculture de David Holmgren, Actes Sud.
    • Permaculture de Perrine et Charles Hervé Gruyer, Actes Sud.
    • Permaculture 1 et 2  de Bill Mollison et David Holmgren, Editions Corlet.

 

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