Caroline d’Internews m’a fait découvrir cette publication du Center for International Media Assistance (CIMA) : Social Media in the Arab World : Leading up to the Uprisings of 2011.

Comme Internews, CIMA travaille sur l’appui aux capacités des médias dans les pays en développement.

Ces organisations interviennent naturellement pour favoriser l’indépendance des médias et suivre les évolutions induites par internet dans ce secteur. D’où ce rapport de Jeffrey Ghannam sur le développement des usages des médias sociaux dans le monde arabe.

Depuis le début des événements en Tunisie en décembre dernier, le rôle du téléphone mobile, d’internet et des médias sociaux a été souligné comme un facteur déterminant de l’organisation et de la distribution d’informations autour des manifestations.

Mais si ces outils ont pris cette importance, cela s’explique par une évolution de pratiques qui a préexisté aux événements politiques. Comment et jusqu’où les médias sociaux participent-ils d’une re-configuration des relations entre gouvernants et gouvernés dans les pays arabes ?

Voici quelques éléments de réponses extraits de ce rapport dont je vous conseille la lecture.

Fin de règne

Le monde arabe remet actuellement en question le monopole sur l’information détenu par les États. L’expression et l’engagement citoyen passent désormais aussi par les médias sociaux qui amplifient la voix de presque 100 millions d’internautes.

Utilisés pour le divertissement et l’organisation de la vie privée, les médias sociaux modifient la distribution de l’information, facilitent la mobilisation et l’organisation de manifestations, permettent l’expression de communautés et tendent à imposer plus de transparence et de responsabilité aux responsables politiques.

Les blogs, les sites de partage photo et vidéo, les réseaux sociaux représentent sans aucun doute le plus grand bouleversement en matière de liberté d’expression et d’association dans l’histoire du monde arabe.

Les internautes du monde arabe en chiffres

Sur 2 milliards d’utilisateurs d’internet en 2011 dans le monde, il y aurait 40 à 45 millions d’internautes dans 16 pays du monde arabe (sur une population de 351 millions d’habitants). Devant l’explosion des usages, les Etats ont réagit en bridant les réseaux et les blogueurs ont appris à contourner les contrôles mis en place.

Les usages du web restent freinés par un faible taux de pénétration du haut débit : 2.8% de haut débit au Maroc en 2008.

En 2009, le monde arabe est représenté par 35 000 blogs actifs. 40 000 en 2010. Et pas de doute, les événements récents vont faire émerger de nouvelles vocations.

Côté réseaux sociaux, l’Egypte compte 5 millions d’utilisateurs, sur 17 millions d’utilisateurs dans le monde arabe. L’arabe, le français et l’anglais sont utilisés. Comme Twitter (qui a annoncé une version en arabe pour 2011), le site de microblogging Watwet connait un vif succès. Nowlebanon.com, Aramram.com, 7iber.com et AmmonNews.net offrent une grande variété d’informations et de vidéos répondant aux besoins des utilisateurs de ces médias, et non plus seulement aux intérêts des dirigeants politiques et économiques.

La migration vers le numérique n’est en qu’à ces débuts : 45 millions d’internautes pour 351 millions d’habitants. D’autant que les populations de ces pays sont très jeunes (50% des habitants du Yémen, d’Oman, d’Arabie Saoudite, de Jordanie, du Maroc et d’Egypte ont moins de 25 ans).

L’Egypte, les Emirats Arabes Unis et le Liban sont les plus avances en matière d’adoption des usages. Selon Mona Eltahawy : « les médias sociaux permettent aux populations de fixer leur propre agenda« .

Enfin, le rapport ajoute que les blogueurs et les utilisateurs des médias sociaux jouent un rôle décisif de lanceurs d’alerte sur le traitement des médias proches des pouvoirs en place.

Médias sociaux et liberté d’expression

Dans la plupart de ces pays, des actes de répression à l’encontre des blogueurs, des journalistes, des activistes, ont été enregistrés. En Egypte, Kareem Amer, en Syrie, Tal al-Mallouhi, à Bahreïn, Ali Abduleman, tous ont été incarcérés et maltraités à cause d’écrits publiés en ligne.

En effet, le technologies de communication numériques ont étendu les capacités d’expression des individus et des groupes. Selon Clay Shirky : « We are living through the largest expansion of expressive capability in the history of the human race« . Mais ce potentiel mettra du temps à se réaliser dans les contextes de répression des régimes arabes actuels. L’autocensure est la norme car l’expression libre en nom propre demeure très risquée.

Les pays qui ne bloquent pas de site exercent une surveillance de l’activité sur ces réseaux. Le ministère de l’intérieur égyptien par exemple rémunère 45 personnes pour surveiller 5 millions d’utilisateurs de Facebook.

En face, des organisations de défense des droits de l’homme mènent des campagnes contre la répression menée à l’encontre d’opposants qui s’expriment en ligne.

A Bahreïn, 230 personnes ont été arrêtées et accusées de terrorisme en 2010, quelques mois avant les élections. Ali Abdulemam est l’un d’entre eux. Blogueur, il a témoigné sur les actes de torture et les menaces qu’il a subit. Son arrestation a donné lieu sur twitter à une campagne visant le ministre des affaires étrangères de Bahreïn, actif sur le site de micro blogging.
Les campagnes menées sur les médias sociaux pour protester contre les lois ont connu un certain succès en Jordanie. Après la volée de critiques en ligne contre une partie d’un projet de loi sur le cybercrime permettant d’infliger des amendes à des sites sur la base de propos diffamatoires, le texte de lois a été modifié. La partie du texte sur la possibilité de mener des poursuites sans décision des juges a également été modifiée.
Mais cet exemple constitue une exception au regard de la variété des mesures prises par les gouvernements pour controler les activités menées en ligne.

Pour en savoir plus sur ce sujet, consultez les textes rédigés par Helmi Noman pour l’OpenNet initiative du Berkman Center d’Harvard.

Selon le rapport du programme des Nations Unies pour le développement : Arab Knowledge Report, publié en 2009 :

« A l’exception des chaines reçues par satellite et des blogs, qui ont fourni une soupape à la liberté d’expression, les perspectives demeurent sombres en la matière dans les pays arabes. Certains gouvernements arabes ont imposé des restrictions à la radiodiffusion par satellite arabes. Des lois ont été promulguées qui ont renforcé l’emprise des gouvernements sur les médias, la presse, les journalistes, les blogs et des blogueurs, ainsi que des intellectuels. La plupart des médias sont controlés par les États et opèrent aux côtés d’un nombre limité de grands médias proches du pouvoir. »

Plus de lecteurs sur les médias en ligne

Selon un institut de sondage jordanien, le nombre de lecteurs de journaux en ligne devrait rapidement dépasser le nombre de lecteurs de journaux papiers.


Les 17 millions d’utilisateurs de facebook sont d’ores et déja plus nombreux que les 14 millions d’acheteurs de quotidiens d’informations.

« Les plate-formes comme facebook sont en train de redéfinir la manière de découvrir et de partager l’information, de véhiculer ses opinions et d’interagir » affirme Carrington Malin, consultant en relations publiques à Dubai.

Côté publicité, le online représente seulement 1% des dépenses à ce jour, principalement du fait du manque d’accès à haut débit.

Zoom sur les jeunes utilisateurs de médias sociaux

Amman est sans doute l’épicentre de la réflexion sur l’innovation en matière de médias. Les médias sociaux sont utilisés pour créer des ponts entre des communautés physiques et digitales. Utilisant la vidéo, le texte, l’animation ou l’humour, de nombreux projets voient le jour.

Aramram.com est un de ces sites. Crée par un petit groupe de jeunes entrepreneurs jordaniens avec l’aide de l’USAID (agence d’aide au développement américaine). Le site produit des vidéos dédiées à un public jeune sur des thèmes comme l’environnement, les minorités, la responsabilité civile, la musique, la danse…

« L’idée était de créer un espace d’interactions. En Jordanie, il y a peu d’interactions entre les groupes, les gens se parlent difficilement » concède Hams Rabah, 28 ans, une des participante du projet aramram.com.

Le projet est parti du constat que les médias traditionnels ne s’adressent pas aux jeunes générations. Aujourd’hui, une dizaine de sites destinés aux jeunes sont disponibles.

Medias sociaux et soulèvement politique

En Tunisie, si personne n’a sous estimé l’importance de twitter, personne n’a parlé de « révolution twitter ». Ce qui n’enlève rien au rôle que les médias sociaux continuent de jouer dans ces événements.
Pour une activiste tunisienne interrogée sur RFI, c’est l’alchimie entre les nouveaux médias, la TV satellite et les médias traditionnels qui a favorisé les soulévements populaires.

« Si les médias sociaux avait pu créer de pareils soulèvements, ils l’auraient fait bien plus tôt« .

Les autorités tunisiennes ont bloqué twitter après 4 semaines de protestations, mais les connexions par proxy ont continué : Ben Ali n’a pas pu fermer internet.

Selon Sami Ben Gharbia, blogueur et directeur du plaidoyer de Global Voices,  qui gère le site Nawaat et donne de la voix aux dissidents tunisiens, c’est sur facebook que les premiers contenus et témoignages sont apparus. Du coup, le travail des journalistes de Nawaat a été de collecté, traduire, mettre en contexte et rediffuser ces contenus.

Si tout cela était resté sur facebook, la visibilité de ces contenus aurait été moindre, car limitée aux membres de ces groupes. Sur ce point, twitter joue un rôle déterminant car la majorité des tweets sont publics, ce qui créé un vaste champ d’investigation et de recherche d’interlocuteurs pour les journalistes.

Plusieurs semaines après le départ de Ben Ali pour l’Arabie Saoudite, le hashtag #sidibouzid (la ville ou les protestations ont commencé après l’immolation de Mohamed Bouazizi) continue d’être alimenté par des utilisateurs, ainsi que #Tunisie. #jan25 était le hashtag de suivi des événements en Egypte, avec #Egypt et #Mubarak.

L’Egypte a commencé à bloquer twitter et facebook le 25 janvier, afin d’empêcher les manifestants de se coordonner. Le 28, Mubarak ferme presque tous les moyens d’accès à internet.

Lawrence Pintak, ancien directeur du Centre de formation et de recherche en journalisme de l’Université Américaine du Caire, résume cela de la manière suivante : « Si les gouvernements peuvent remettre les journalistes à leur place, il y a tout une foule d’activistes digitaux armés de blogs, twitter, facebook et autres messageries instantanées« .

« La croisade contre les médias sociaux de Ben Ali lui a été fatale. La vitesse a laquelle la révolution tunisienne s’est répandu dans les rues du Caire atteste de l’importance qu’il faut désormais donner à internet et aux médias sociaux au Moyen Orient. Cela atteste aussi de l’incapacité des gouvernements à s’adapter à cette nouvelle ère de l’information« .

Slim Amamou, bloggueur tunisien, s’exprime sur le rôle joué par internet dans les soulèvements égyptiens et tunisiens dans un article publié sur Global Voices :

 » En 2008, des révoltes similaires à celles de Sidi Bouzid avaient eu lieu à Redeyef. Mais à ce moment, il semble que la communauté internet n’ait pas atteint une masse critique. De plus, Facebook avait été censuré durant une ou deux semaines. Je ne me souviens pas si c’était lié aux révoltes, mais on peut considérer que ça a fonctionné comme une préparation pour cette révolution. Les gens pensent que cette révolution est apparue de nulle part, mais nous, sur Internet, nous avons essayé depuis des années, ensemble et à travers tout le monde arabe. La dernière campagne ayant donné lieu à une large mobilisation était celle de soutien à Khaled Said en Égypte à laquelle les Tunisiens ont participé. Il faut se souvenir que les Égyptiens, et les citoyens du monde entier, ont participé à la révolution tunisienne : ils ont partagé les informations, participé aux attaques d’Anonymous et ont même été les premiers à manifester pour Sidi Bouzid au Caire.
Donc oui, Internet a joué un rôle très important
. »

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