Il y a quinze jours, j’ai rencontré Samuel à Lille lors d’une présentation de son projet : l’Oasis de Serendip. La rencontre s’est organisée dans un café associatif : le Café des Enfants de l’association Les Potes en Ciel. Une douzaine de personnes étaient présentes.

L’Oasis de Serendip est un nom plein de soleil et d’orient pour ce projet de ferme agrobiologique, d’école alternative, de forêt comestible et d’habitat groupé… en Rhône-Alpes !

resume

Un projet ambitieux entouré de belles énergies pour le réaliser.

Ces lignes commencent par un portrait de Samuel et de son projet avec des audio réalisés à Lille, puis des réflexions sur l’agriculture, la permaculture, l’agroforesterie et la vie des sols !

Ma relation au projet

Pour moi, ça a commencé avec le partage d’un lien sur un réseau social à la fin de l’été 2014. L’objet du message était le lancement d’une campagne de financement participatif d’une forêt comestible dans la Drôme.

Si vous voulez soutenir le projet, c’est encore possible et ce jusqu’à la mi-janvier 2015, en parrainant un arbre ou en pré-achetant un séjour de quelques jours par exemple, mais il y a plein d’autres contreparties.

Le message a attiré mon attention car il résonnait avec mes recherches sur l’agriculture, l’alimentation, la transition énergétique, les techniques agricoles et leurs relations avec l’environnement.

Aussi, je souhaite suivre le projet de Sam et le documenter sur le long cours. D’abord parce que je suis convaincu de la nécessaire réinvention de notre manière d’habiter, de nous nourrir, de produire et de transmettre. Ensuite, parce que j’ai un projet semblable. Enfin, parce que je considère ce projet comme important. Sa dimension expérimentale et innovante rend d’autant plus nécessaire la collecte de données et de témoignages ainsi qu’une réflexion sur le cadre d’évaluation des systèmes mis en place. La multiplication d’initiatives similaires, leur mise en réseau et le levier qu’elles pourront tirer de l’ère digitale me semble tout aussi importante. J’y participerai.

Samuel et l’Oasis de Serendip

Samuel est trentenaire, plein d’énergie, il porte la barbe et des lunettes. Il est marié et a des enfants.

Samuel à Lille fin novembre 2014

En ce moment, Samuel réalise une tournée de présentation de son projet dans plusieurs villes de France. L’objectif est de faire connaître l’Oasis et d’échanger sur ce que cela représente de porter un projet pareil. Une discussion sur le projet s’organise à Paris le 12 décembre. Intéressé(e)s pour venir ? Ecrivez un message par ici. Si vous ne pouvez pas, tous les enregistrements réalisés à Lille sont/seront disponibles sur Soundcloud.

Genèse du projet

Pour introduire son projet d’Oasis, Samuel évoque le conte des trois princes de Serendip et la notion de serendipité, l’art de trouver quelque chose que l’on ne cherche pas ? Donner du sens à ce qui semblait ne pas en avoir ?


Après l’évocation du conte, Samuel sort de son sac :

> une casquette (pour les valeurs du projet),

> des lunettes (pour parler de vision et de philosophie)

Valeurs et sources inspiration 5'

> une fourchette ? (pour parler des outils)

Effets lisiere ou outils 2'

Parcours

Samuel est le fils d’un agriculteur éleveur laitier, il a un diplôme d’ingénieur agronome et il a travaillé sur le commerce équitable de café au Mexique. Samuel a travaillé sur des jardins pédagogiques avec l’association Prêt du Sol, entre 2007 et 2009, dans la métropole lilloise. Aujourd’hui, il travaille avec le réseau des écoles de citoyens : Récit, avec pour objectif de décloisonnner le monde de l’éducation et de mettre en relation les acteurs du renouveau en éducation.

Sa femme Jessica est également agronome de formation avec plusieurs années d’expérience au Groupement des Agriculteurs Biologiques du Nord de la France (GABNOR). Jessica a participé au développement du Biocabas (100 producteurs bios adhérents , 1000 abonnés livrés chaque semaine dans 80 points relais, 80 tonnes de légumes et 30 tonnes de fruits écoulés en circuit court chaque année). Elle a aussi coordonné des programmes de recherches transnationaux sur l’agriculture bio (en maraîchage et arboriculture) et elle a piloté le projet « Accessibilité de la Bio pour tous les publics » avec le Conseil Général du Nord.


Samuel, Jessica et un groupe de leurs amis réfléchissent depuis plusieurs années à une installation. D’abord projetée dans le Nord, c’est la Drôme des Collines qui est visée désormais. Le groupe a changé. Plusieurs saisons de motivation et de maturation donc.

Eléments sur la permaculture

Dans l’enregistrement sur les valeurs du projet, Samuel cite la permaculture – article wikipédia sur le sujet – parmi les sources d’inspirations du projet. Vous avez peut-être déjà entendu ce mot.

Bill Mollison et David Holmgren ont inventé ce néologisme à la fin des années 70 en Australie. A l’origine, c’est la contraction de permanent agriculture.

Beaucoup plus développée chez les anglo-saxons, la permaculture est un mouvement international de conception d’habitats et des modes de vie durables. C’est à la fois une éthique, un ensemble de techniques, et surtout, des méthodes et des prismes de lecture qui :

  • s’inspirent de la nature plus qu’elles ne rivalisent avec elle (principe de non-opposition, observation et accompagnement du fonctionnement des écosystèmes)
  • inscrivent la gestion de l’habitat, de l’agriculture, de l’alimentation, des déchets et de l’énergie au cœur des systèmes durables que nous devons inventer
  • repose sur une éthique de l’homme et du respect de l’environnement
  • aspire à un partage équitable des richesses et à une redistribution des surplus

Il y a du boulot pour les permaculteurs ! Du coup, une école de permaculture, évoquée dans les enregistrements, est une bonne idée !

Ci-dessous, la fleur permaculturelle donne une idée des champs couverts par le design en permaculture.
Fleur permaculturelle permaculture

Samuel met ces principes au cœur de l’Oasis. Et la forêt comestible est un des outils de la permaculture envisagé pour expérimenter de nouvelles méthodes de production.

Foret comestible et agriculture inspiree de la foret

En écoutant Samuel, on comprend que la forêt comestible servira aussi de support pédagogique alternatif. En effet, l’Oasis  s’enracine fortement dans la question de l’éducation. Il y a une volonté marquée de faire du lieu une école et de ne pas seulement associer le projet d’école à un bâtiment avec une salle de classe.

Forêt comestible et agro-foresterie

L’association entre les arbres et la culture de fruits et légumes a été une des victimes de notre agriculture conventionnelle. La spécialisation des exploitations, la mécanisation, le remembrement, la tendance à l’agrandissement des propriétés ont provoqué la suppression des haies, des arbres et des arbustes des paysages agricoles.

La tendance est peut-être en train de s’inverser mais pour l’instant l’agro-foresterie construit ses références et il n’est pas certain qu’elle devienne un élément majeur de l’agriculture de demain.

Samuel en est conscient et revendique la dimension expérimentale de son projet. La forêt de Serendip sera bien parmi les premières forêts comestibles de France et si vous en connaissez d’autres, merci de les proposer en commentaires ci-dessous.

L’agro-foresterie suppose une diversification des productions : diversification des arbres, des arbustes, des légumes, des plantes grimpantes etc. Elle reconnait l’existence de 7 strates dans la forêt.

7 strates de la foret comestible foret jardin permaculture Oasis Serendip

 

Source : Forest Gardening, wikipedia.
Jardin forêt, forêt comestible / Food forest, forest garden, edible forest.

Les enjeux de la forêt comestible

Ils sont multiples. D’abord, l’intérêt de ce type de système réside dans l’utilisation intensive d’un petit espace. Le contexte est que les surfaces agricoles et arables mondiales tendent à manquer – alors que la démographie croit – ce qui n’est pas sans rapport avec l’accaparement de terres dans les pays en développement, la concurrence entre production à vocation vivrière et production destinées à nourrir les animaux d’élevage ou faire des biocarburants, la désertification et la salinisation des sols ou l’étalement urbain.

Travailler sur des modèles de polyculture intensive sur petite surface est une voie à explorer, suivant le modèle de la ferme du Bec Hellouin en Normandie, où Samuel a reçu une formation.

L’agriculture conventionnelle est gourmande en espace. Les alternatives tentent d’autres voies et selon Steve Read, enseignant-designer en permaculture : « même l’ONU le constate : les petites fermes sont beaucoup plus productives que les grandes« .

L’autre enjeu de la forêt comestible c’est de ne plus résonner en terme de surface, mais plutôt en termes de volumes, comme le rappelle Steve Read : « on peut parler d’un hectare, mais un hectare, c’est une surface. On s’en fout d’une surface, ce qu’on veut c’est remplir un volume ! »

La maximisation de la photosynthèse des végétaux organisée en strates a pour conséquence une production plus importante de biomasse.

Dernier enjeu, le plus important peut-être : « derrière la forêt comestible, il y a l’idée de reconstituer du sol. »

Le sol

Et derrière cette idée de créer du sol, il y a la conscience que nous en perdons.

Quand Samuel parle du sol, il a les yeux qui brillent. C’est un chtonien 🙂

Plutôt que de sol, nous allons parler de matière organique et de formation d’humus. Deux autres victimes, avec l’arbre et la biodiversité de la vie des sols, de l’agriculture industrielle.

En effet, les techniques à l’oeuvre actuellement en agriculture violent certaines lois fondamentales, comme l’affirme le microbiologiste Claude Bourguignon. Ce qui suit est une synthèse d’un propos tenus dans la vidéo disponible à la fin de l’article.

  • D’abord, le labour et les pesticides détruisent les conditions de la vie des sols. Le labour tasse la terre et prive la faune  d’oxygène. Sans cet oxygène, pas de champignons et sans champignons, pas d’humus.
  • Par ailleurs, actuellement, nous enfouissons la matière organique, ce qui empêche aussi la formation d’humus et favorise – avec les engrais minéraux – le travail des bactéries. Cela a pour effet une minéralisation des sols.
  • Du coup, le nombre de vers de terre (qui jouent un rôle essentiel puisqu’ils produisent dans leur intestin le complexe argilo-humique) et le taux de matière organique s’est dégradé ces dernières années dans les terres agricoles industrielles, favorisant la perte des minéraux dans les rivières puis la mer.

L’agroécologie et la permaculture considèrent que la vie du sol est une clé de la fertilité. Et comme Samuel le rappelle, c’est en multipliant les espèces, les espaces et les effets de lisières, que l’on créé les meilleurs conditions d’équilibre dans un écosystèmes.

Yves Cochet, dans sa préface à la traduction française de Permaculture, par David Holmgren (éditions Rue de l’Echiquier) le dit comme cela :

« Le sol est le premier et ultime ‘rebouclage’ des cycles du carbone, du phosphore et de l’eau. Du cycle du carbone, car l’humus retient le carbone et contribue à la stabilisation des gazs à effet de serre. Du cycle de l’eau car les techniques de couvertures des sols et les baissières visent à retenir l’eau et à la répartir. Du cycle de l’azote, du phosphore, du potassium, du calcium, car les permaculteurs sont attentifs à la composition des sols et tendent à auto-produire leurs engrais et compost organiques. Le permaculteur est conscient que la perte d’humus dans l’agriculture industrielle est un facteur de réchauffement climatique. Tous les déchets organiques doivent donc être retournés à la terre. » Sous peine de perte de la fertilité des sols. C’est une limite importante pour notre modèle agricole industriel.

permaculture

Le sol – argilo-calcaire dans la Drôme et les pré-Alpes – est un élément important du projet. Du coup, le financement participatif de la forêt prévoit une analyse micro-biologique du terrain afin de détenir un référentiel et de pouvoir faire des comparaisons avec de futures analyses.

postes buedget kisskiss

Extrait de la présentation du projet sur la page de
financement participatif de la forêt comestible

 

L’idée même de cultiver tout en augmentant la fertilité du sol est des plus intéressantes !

Cela a à voir avec un magicien.

L’arbre

« Comment le système vivant fait pour fonctionner ? L’arbre, c’est le maitre des sols. » Claude Bourguignon, à 4’10 dans cette conférence.

 

Claude Bourguignon dit aussi :

« L’arbre est le seul organisme vivant du monde capable de prendre l’excédent de l’eau de pluie, de l’envoyer le long de ses racines, il va absorber les éléments nutritifs et emmener cette eau pure dans la nappe phréatique. C’est pour ça que l’arbre est indispensable à la vie de cette planète : il est le seul à pouvoir remplir les nappes phréatiques. » 

 

Alors, qui pour parrainer une vivace, un arbuste ou un arbre de la forêt comestible ?

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Non, Cocos Nucifera ne poussera pas dans la vallée de la Drôme ! Quoique.

 

 

 

 

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