De briques et de tweets, de Wall Street

Occuper le quartier symbole du pouvoir  financier mondial s’avère particulièrement osé. La finance est partout, abstraite et invisible, mais Wall Street est sans doute le quartier de Manhattan où il y a le plus de passage, de forces de l’ordre et de touristes. Cela garantit plusieurs avantages aux occupants : la discussion publique avec les personnes considérées comme responsables, la production d’images montrant la proximité entre manifestants et police, la captation et la diffusion de l’événement par les touristes et l’utilisation de tous les symboles de la force et de la faiblesse de l’empire américain.

La rue New Yorkaise scande « Nous sommes les 99%! » Et les tweets se ponctuent #occupywallstreet inlassablement depuis le 17 septembre. Les revendications des indignés américains et leurs ombres digitales étaient particulièrement audibles mercredi 5 octobre lorsque 10 à 15 000 personnes ont affirmé leur droit d’occuper l’espace public et d’exprimer leur mécontentement à l’égard de l’industrie financière, des grandes entreprises et de l’idéologie néolibérale.

Mais ni vous ni moi ne sommes à New York et pour l’instant, peu de médias français ont traité le sujet. Les médias sociaux produit par les manifestants s’offrent comme le principal moyen d’accès aux évènements. Et différence notable, ils permettent  d’y participer. Côté médias majeurs américains les Fox News, CNN,  New York Times ou Washington Post soulignent plutôt l’incohérence et l’immaturité du mouvement que l’élan démocratique qui l’anime.

Le mouvement des sans pub

Il y a une ironie dans cette histoire : une association anti publicité adbusters est à l’initiative d’un mouvement qui maitrise à merveille les médias sociaux. En effet, à l’origine, le hashtag a été créée par un appel à mobilisation de cette association des déboulonneurs de publicité. Intitulée #occupywallstreet, la campagne est d’emblée mise au format twitter et enracine son mouvement dans les territoires digitaux, sur twitter en particulier. Mais le site tumbl’r joue également un rôle primordial, tout comme le site flick’r qui abrite des centaines de témoignages d’américains revendiquant leur appartenance au 99%.

En vous rendant sur le site d’adbusters, vous lirez le message suivant et vous pourrez suivre un flux vidéo retransmis en direct depuis l’évènement.

Vous pouvez aussi vous rendre sur le site dédié occupytogether.org et constater que 483 villes hébergent des  évènements revendiquant une filiation avec la mobilisation new yorkaise.

Sans frontières

Comme le web, cette mobilisation ne connait pas de frontière et adbuster revendique dans son message une filiation avec l’occupation de la place Tahrir en janvier dernier en Egype, ainsi que le mouvement espagnol acampadas pour la démocratie réelle. Que des mouvements sociaux des pays du nord revendiquent leur appartenance à des mouvements dans les pays du sud me semble relativement inédit, et traduit très bien le pouvoir de création de liens de solidarité internationale par les technologies relationnelles modernes.

Dans le message d’adbuster, la dénonciation de la corruption du système politique par l’argent est le seul objectif. Ce qui ouvre le mouvement à toutes les bonnes volonté. Contrairement au Tea Party, #occupywallstreet n’est pas lié à une organisation politique et il embrasse volontairement une cause universelle.

Tout a été fait pour que le mouvement échappe rapidement à ses initiateurs qui ont compris que l’amplification du mouvement dépend de l’appropriation par d’autres groupes. Le groupe indéfinissable des anonymous a sans doute joué un rôle important en produisant plusieurs communiqués vidéos. A ce jour et pour le mois de septembre, google remonte 887 vidéos sur la requête « occupy wallstreet anonymous« . Je n’ai pas pris le temps d’aller identifier les vidéos matrices.

L’appropriation est rendue d’autant plus facile par l’absence de chef et d’idéologie revendiquée. En fait, il y a des revendications, notamment cette liste de 13 propositions enrichies de plus de 580 commentaires. Mais le mouvement fait tout pour présenter l’occupation de l’espace public, le droit de s’exprimer et l’appartenance à une majorité mal traitée  comme les principaux traits du mouvement.

Allumage

Le 17 septembre, des jeunes américains décident d’aller camper dans le park Zuccotti, près de Wall Street, pour une durée indéterminée, mais avec l’idée d’y passer l’hiver.

Au début le mouvement est peu suivi et seulement quelques dizaines de personnes se réunissent. Sur ce point trendistic permet de voir comment le nombre de citation de #occupywallstreet a évolué en septembre.

Cela ne permet pas de juger du nombre de personnes présentes mais seulement d’observer la tendance et de voir les pics générés le samedi. Conclusion temporaire : il n’y a pas que des chômeurs qui soutiennent le mouvement ! Et nombreux sont les travailleurs qui passent du temps le samedi à tweeter en se référant au mouvement.

Le mouvement a pris d’autant plus d’ampleur qu’il a commencé à être couvert par la presse, à la radio et sur internet suite à l’arrestation. L’élément déclencheur a été l’arrestation de 700 manifestants mercredi dernier sur le pont de Brooklyn. A ce jour, des interpellations énervées et des jets de bombes lacrymogènes, ce sont les seules violences qui ont été enregistrées. Elles émanent toujours de la police, ce qui inscrit le mouvement dans la protestation non violente et traduit l’absence de casseurs associés à la protestation.

Au regard des images disponibles sur une requête occupywallstreet avec un moteur de recherche d’images, il est frappant de voir le nombre d’appareils photos et de caméras brandies en permanence sur la frontière entre policiers et manifestants, ce qui aide chaque groupe à se tenir à carreau. Du coup, les policiers sont en permanence surveillés par les manifestants qui sont prêts à documenter le moindre excès et à signaler en ligne l’identité des policiers violents.

Côté nombre, le 5 octobre, Adam Gabbatt, journaliste pour le Guardian estimait à 15 000 personnes le nombre de manifestants mais il est difficile de vérifier les chiffres.

Un analyste chargé de la surveillance des réseaux se permettait il y a deux jours, sous couvert de l’anonymat :

« We’ve been watching it for three weeks. Over the weekend, with the arrests in New York, it is really taking off. The volumes have increased 20 times, 30 times. There are millions of communications.«  Philly.com.

Quoiqu’il en soit, le nombre ne cesse de croître et aujourd’hui des dizaines de villes américaines : Los Angeles, Boston, San Francisco, Houston… hébergent des mouvements.

Croissance et développement du mouvement

Au départ, il s’agissait principalement d’une population jeune, étudiante, plutôt de gauche, plutôt New Yorkaise, puis les pilotes de ligne en grève se sont associés à une journée, ensuite, ce sont certains syndicats de travailleurs dans les transports, l’enseignement, de l’industrie de la communication et des relations publiques se sont greffés au mouvement.

La rumeur d’un concert de Radiohead pour les manifestants a également fait couler beaucoup d’encre…

Mais la prise de parole de personnalités publiques célèbres, en faveur du mouvement a également accru la crédibilité de l’évènement, augmentant l’attention captée par ces personnages dans les médias et les nouveaux médias : l’économiste Joseph Stiglitz, le linguiste Noam Chomsky, le milliardaire Georges Soros, le philosophe Cornel West, le démocrate membre du congrès Dennis Kucinich, le sénateur Bernie Sanders, nombre d’entre eux sont allés sur place et ont pris connaissance de la technique de double voie imposée par les manifestants lors des interviews : l’exemple de Michael Moore.

Cet article est en cours d’écriture mais je le publie afin de vous laisser apporter des éclairages supplémentaires, des liens, relever des erreurs… dans les commentaires.

Des causes

Comme dans la plupart des mouvements sociaux, les racines du mécontentement sont profondes et lointaines. La croissance des inégalités, l’incapacité de résorber le chômage, la paupérisation des classes moyennes, les millions d’expulsions qui ont suivi la crise des subprimes, les coûts d’accès à la santé et à l’éducation, sont autant de facteurs qui associé au sauvetage de l’industrie financière par une augmentation sans précédent de la dette publique, à l’absence de régulation et de taxation du secteur financier, à un débat sur la justice fiscale alimenté par la faible imposition des plus riches (le fameux 1%) et à une accusation des grandes entreprises américaines de ne pas s’acquitter d’assez d’impôts, créent une tension qui arrive à son paroxysme et génère cette explosion de la parole  publique.

Cette parole, elle s’empare de la rue, puis elle est aussitôt archivée, documentée, communiquée, remixée, ré agencée sur les espaces digitaux, prolongeant ainsi l’espace public avec des protestations, interpellations, dialogue, questions, prise de position, encouragements, mots de soutien, coups de gueule…

Dés lors, qui veut s’associer au chœur de #occupywallstreet est en mesure d’apporter sa voix. Et qui veut organiser un évènement dans sa ville y est chaleureusement invité. Ce qui se traduit sur twitter par un bourgeonnement de #occupy#occupyLA#occupyHouston#occupyChicago#occupyBoston#occupylondon#occupyparis et une vaste augmentation de l’attention captée par les messages indexés sous ces hashtags.

Le premier #occupywallstreet a été remixé de plusieurs manières : #ows #occupyws #occupymainstreet… un signe qui traduit l’appropriation par des centaines de milliers d’utilisateurs.

Quelques pages réunissant des liens

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