L’OECD écrivait en Mars 2009 : « les technologies de l’information et de la communication (TIC) améliorent l’efficacité de la réponse en situation d’urgence. Toutefois, la majorité des organisations inter ou non gouvernementales ne vont pas au delà de l’email et du site internet pour distribuer l’information et organiser leur collecte de données. »

L’objectif de ces trois livres blancs de la Harvard Humanitarian Initiative est d’analyser l’utilisation et la fonction des TIC dans la prévention de conflits, la cartographie des crises et la réponse humanitaire. Voici une synthèse de certains points abordés par Patrick Meier and Jennifer Leaning, en 2009 dans le livre blanc : Applying Technology to Crisis Mapping and Early Warnings in Humanitarian Settings.

Le rôle des TIC dans trois domaines des interventions en situation de crise est analysé : faciliter la circulation de l’information, améliorer la collecte de données qualitatives et quantitatives et améliorer l’accès à l’information par des éléments visuels et de l’étude des tendances.

Pour étudier la situation et faire des propositions, les livres blancs utilisent les notions de « big world » et « small world ». Le « big world » est une perspective occidentale, institutionnelle avec une organisation pyramidale. Le « small world » est communautaire, associant les capacités locales et les agendas à l’organisation.

L’enjeu principal consiste évidement à faire dialoguer ces mondes et à s’assurer de leur complémentarité.


Ce schéma met en évidence la variété des échanges possibles entre big et small world :

  1. Entre le siège et les membres des bureaux sur le terrain,
  2. Entre les membres des grandes organisations sur le terrain,
  3. Entre les membres des organisations sur le terrain et les petites structures locales et les bénéficiaires,
  4. Entre les petites structures locales,
  5. Entre les organisations locales et les populations affectées,
  6. Entre les populations affectées.

L’impact des TIC sur tous ces échanges n’a jamais été aussi important. La diffusion des usages est en train de faire passer le modèle unidirectionnel dominant les flux d’informations traditionnels, vers un modèle conversationnel d’échanges de pair à pair.

Exemples

« Big world »
Le programme alimentaire mondial est la plus importante agence de l’ONU. Avec le haut commissariat aux réfugiés, le PAM a envoyé 10 000 textos pendant l’automne 2007 pour communiquer avec les réfugiés irakiens en Syrie. Peu après, l’ONU a annoncé un partenariat avec Vodaphone pour réorganiser le système actuel.

Cet exemple montre l’importance de communication directes entre les grandes agences et les bénéficiaires du programme. Rien n’empêche les prochaines campagnes de donner une place à la participation des communautés dans l’effort mené par les organisations du « big world ».

« Small world »
Après les élections présidentielles au Kenya en janvier 2008, les médias TV, radio et presse écrite couvraient très peu les événements violents qui se tenaient dans les rues. Ce déficit d’informations sur la situation a été comblé par un groupe de 800 blogueurs qui rédigeaient, diffusaient des photos, des vidéos ou mettaient à jour leur compte twitter. Ces blogueurs ont été les premiers à rapporter des irrégularités dans le processus électoral.

Les défis des TIC en situation de crise

L’accès et la sécurité des équipes et des données sont les principales contraintes rencontrées par les organisations. Cela affecte évidemment la collecte de données.

Du point de vue des organisations « big world »

Le manque de développement économique, le caractère oppressif des régimes et les contextes hostiles aux travailleurs humanitaires sont les principaux facteurs qui rendent difficile l’emploi des TIC. Le manque de haut débit et de couverture de téléphonie mobile en dehors des capitales est un vrai problème au maintien de l’échange d’information au moment d’une crise.

Certains régimes interdisent l’emploi de certaines technologies. D’autres coupent les communications au moment où ils abusent de leur pouvoir. Dans certaines zones, les communications des acteurs sur le terrain sont surveillées et ceux qui les véhiculent prennent des risques.

Du point de vue des organisations « small world »

Le défi de l’accès et de la sécurité se pose avec encore plus d’acuité. La radio reste le moyen d’information le plus utilisé et le plus abordable. Toutefois le téléphone mobile est adopté rapidement et le nombre d’usagers dans les pays en voie de développement dépasse celui des pays développés.

L’absence et la discontinuité d’accès à l’électricité est également au premier rang des freins. Dans de nombreux pays, l’accès aux TIC est contrôlé par le pouvoir politique : le Zimbabwe, l’Ethiopie, la Birmanie ou le Timor contrôlent la vente de cartes SIM et le prix des communications mobiles.

Enfin, la radio et le téléphone mobile sont des instruments facilement localisable. Les populations le savent et s’autocensurent quand elles se savent surveillées.

Quelques solutions technologiques aux problèmes des organisations « big world »

Les talkies-walkies : 25km de portée, sécurisé, mais la possibilité de se faire confisquer le matériel lors de contrôle des autorités.

Les radios
: le système Codans déployé par l’ONU et les grandes ONG internationales fournit des communications sécurisées. Ce système peut s’interfacer avec le téléphone satellite ou mobile.

Internet : si disponible, il fournit de nombreuses plate-formes de communication. L’OSOCC est une plateforme d’OCHA qui facilite la communication et le stockage de données. L’objectif de la plate-forme est de faciliter la prise de décision grâce à un accès aux données échangées en temps réel par un grand nombre d’acteurs de la réponse humanitaire.
Les utilisateurs peuvent envoyer un email ou un SMS sur une situation critique à un groupe d’utilisateurs abonnés.
La plate-forme s’accompagne d’un forum de discussion de partage d’expériences et des enseignements tirés.

Skype : réputé pour être très sécurisé. Jabber est également crypté pour les conversations par messagerie instantanée.

Le téléphone satellite : lourd et encombrant il se connecte en quelques minutes, à peu près depuis n’importe où sur terre. Quand les gouvernements contrôlent les réseaux mobiles et l’utilisation des téléphones satellites, la seule solution est de faire entrer des terminaux en douce.

Quelques solutions technologiques aux problèmes des organisations « small world »

Les chargeurs : pas de communication sans électricité. Les communautés locales inventent des solutions qui ne sont pas encore largement disponibles (rechargement solaire, éolien, dynamo) mais les solutions viennent des communautés.

Les blogs : les violences qui ont suivi les élections au Kenya début 2008 ont été documentées par des centaines de blogueurs équipés de caméra et de téléphones portables. Les billets étaient bien plus riches d’informations que ce que proposaient les médias nationaux.

Compte tenu du volume d’informations, les faits rapportés pouvaient être vérifiés auprès d’autres témoins.
Pourtant, à ce moment au Kenya, seulement 5% de la population était connectée à internet (10% en 2010 selon la banque mondiale).

La radio a été un relais décisif des informations produites par les blogueurs (90% des kenyans accèdent à la radio).

Les radios : au Zimbabwe il n’y a pas de radio indépendante. Toute l’information provient du Herald, la source officielle. SW Radio Africa émet depuis Londres à destination du Zimbabwe sur plusieurs fréquences pour éviter d’être brouillée. Il existe aussi un logiciel qui permet d’enregistrer et de télécharger des fichiers audio qui sont rendus accessibles par un simple numéro de téléphone. Fonctionne avec mobile et fixe.

SMS
: après la radio et devant le téléphone, le texto. Des outils comme Frontline SMS permettent aux ONG de piloter l’envoi de SMS depuis un ordinateur. TXTmob est un programme open source qui permet la même chose. Ces outils devraient être utilisés en situation de crise pour diffuser des messages au plus grand nombre mais il faut aussi accepter que les TIC permettent de se connecter au bénéficiaire final.

La mémoire flash : là où l’information est la plus contrôlée, l’accès à l’ordinateur n’est pas toujours évident et les cartes flash permettent de stocker des données lisibles sans passer par l’ordinateur mais la TV.

« Sneakernet » : le fait de transférer des données numériques dans une machine analogique. Par exemple, toujours au Kenya, les copies VHS de journaux d’informations internationaux visionnés dans les bus et acheminés dans tout le pays par ces bus.

Le mobile donne des informations même quand il est éteint. Il faut retirer la batterie. Il existe également une utilisation de cartes SIM multiple, ou de cartes non enregistrées achetées au marché noir. Les précautions consistent à effacer régulièrement les contenus du téléphone. Utilisez CryptoSMS.org pour sécuriser des messages.
Le « beeping » un certain nombre de fois pour signifier un message prédéfinit est également répandu.

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